Tout ce que j’ai de bon, est dû à ce que j’ai eu. Prof. Francisco Carrau

27/01/2021


Nous avons rencontré Francisco Carrau au bar Alkalá, parce qu'il m'avait suggéré que pour ce type d'entrevue il fallait un endroit différent aux espaces académiques où il travaille. J'ai compris qu'il fallait que l'esprit prenne une"pose café" pour permettre aux émotions de communiquer.

Au cours de la conversation, Francisco m'a dit qu'actuellement, le vin a une place bien reconnue. Dans le passé, quand il était adolescent et partageait avec les autres, qu'il y avait du vin à sa table ils répondaient avec une certaine indifférence. Je suppose que ce mépris, c'était la voix et l'expression de l'ignorance, parce qu'ils ne savaient pas qu'à l'intérieur de ce verre, il y avait un mystère à découvrir. Ces personnes questionnées pour avoir un verre de vin à sa table, avaient, en fait, la mission de transmettre un trésor affectif infini, une richesse inestimable d'histoires de vie, qui aujourd'hui; pour beaucoup d'entre nous, font partie de notre identité affective.

Au fil du temps, le vin est devenu bon. Il a acquis une place de valeur, d'importance à la table familiale et lors de différentes rencontres sociales.

Qui nous a appris à respecter et à aimer le vin ?

Francisco Carrau, est né dans le quartier Colomb, qui au XIXe siècle intégrait la Ville Colomb, aux côtés de Pueblo Ferrocarril et Melilla.

La Ville Colomb maintient toujours des espaces de grande intensité aromatique qui remontent à des centaines d'années; l'arôme d'eucalyptus nous transporte à l'émergence de la Villa, fondée par Don Perfecto Giot.

Giot a émigré de son pays natal la France vers l'Uruguay, il a trouvé à Colomb des espaces vierges pour sa passion, la nature dans toute sa beauté. C'était l'époque du romantisme, et le début d'un changement de mentalité qui a traversé son continent d'origine, l'Europe.

Et c´est ainsi, que la Ville se laissa câliner avec des forêts pleines d'eucalyptus australiens, presque un million, que Giot fit venir, par son ami paysagiste,le français Jean Pierre Serres.

Giot a réussi à transformer volontairement la Ville Colomb dans un espace touristique, en construisant un hôtel qui portait son nom et en population qui habitait dans cette zone à faire de la Ville leur lieu d'appartenance.

La Ville Colomb a grandi et ses habitants aussi, leur propre développement personnel et professionnel augmentait l'enthousiasme et la confiance des des gens dans cette évolution. Et dans cet élan, Francisco Vidiella, originaire d'Espagne, en 1875, a osé cultiver différentes souches de vignes, dans de grandes étendues à proximité de Colomb.

Les vins provenant de ce terroir, si cher aux représentants de différents pays, ont été les premiers vins d'Uruguay à arriver en Europe, et ont été reconnus à l'exposition de Barcelone en 1889.

La plupart des immigrants sont arrivés dans notre pays expulsés par les guerres et les crises économiques. Ils portaient dans leurs bagages la douleur de ne pas pouvoir rester dans la ville qui les avait vu naître, comment soulager cette douleur ? Fallait-il la soulager ? Et peut-être que pour continuer, ils avaient besoin de guérir.

Juan Carrau Sust et Catalina Pujol, les grands-parents de Francisco Carrau, sont arrivés en Uruguay en 1930. La crise financière qui se produisait en Espagne a affecté la production et la vente du vin qu'ils élaboraient.

Juan Carrau Sust était œnologue, son grand-père, Juan Carrau Ferrés, fut l'un des premiers à habiter les terres uruguayennes et à commercialiser les vins qu'ils produisaient à Vilassar, en Espagne.

Juan Carrau Ferrés voyageait sur le bateau Mystico Mercurio, de l'Europe vers l'Amérique du Sud, pour vendre plusieurs produits, entre autres; leur vin.

La viticulture a commencé à être l'une des principales sources de revenus de leur famille, mais c'était aussi un modèle de travail basé sur la constance, la discipline et l'amour du métier.

Les terres uruguayennes n'étaient pas inconnues de Juan Carrau Sust, non seulement une partie de sa famille connaissait déjà l'Uruguay, mais son épouse Catalina Pujol et ses beaux-parents d'origine catalane comme lui, vivaient en Uruguay.

Juan Carrau Sust, avec l'aide de son beau-père a rencontré M. Passadore et M. Mutio, producteurs de vin dans la zone appréciée de Ville Colomb.

Les trois hommes ont fait une alliance, et ont fondé la Cave Sainte Rose en 1930. Nous croyons que le nom Sainte Rose a été mis en honneur à la vierge Sainte Rose de Lima, considérée comme la patronne de l'Amérique et de Ville Colomb. Le travail d'équipe, " un pour tous et tous pour un", avait porté ses fruits.

Sainte Rose, la plus grande cave d'Uruguay à cette époque, a été leader du marché dans les années 60 et 70. Juan Carrau Sust et ses descendants avaient conquis Colomb.

Juan Carrau Pujol, fils de Juan Carrau Sust et Catalina Pujol, avait 6 ans quand ils sont arrivés en Uruguay en 1930. Et dix ans plus tard, avec seulement 16 ans, il est devenu un associé de la cave. Son père, Juan Carrau Sust, a eu un accident vasculaire cérébral qui l'a empêché de poursuivre son travail d'œnologue.

Les trois associés avaient une maison attachée à la cave, la proximité a facilité l'apprentissage de Juan Carrau Pujol, ça lui a permis d'observer et de partager le travail rigoureux de son père. L'adolescence de Juan a été différente à celle de la plupart des jeunes, sa révolte l'a poussée à continuer la production de vins. Il y a toujours des options pour prendre des chemins différents et en plus, à cet âge. Pendant les 18 ans que son père, Juan Carrau Sust a été paralysé de la moitié de son corps, Juan a choisi de mettre le sien à la place afin qu'il soit maintenus les accomplissements obtenus jusqu'à là.

Alors que sa mère Catalina s'occupait de son mari, Juan prit la direction de l'entreprise et réalisa des changements fondamentaux, qui se traduiront par plus de prospérité pour la cave Santa Rosa. En 1960, Juan Carrau Sust meurt, mais sa légende continue.

Cette une chance de pouvoir continuer une production qui nous relie à nos ancêtres, ceux qui ne sont plus là. Cette continuité nous permet de les rendre présent, parce que nous sommes aussi grâce à la mémoire des autres.

Juan avait appris que partager avec les autres les expériences de vie le rendait plus humain et savait que si l'omnipotence existe, elle isole. C'est pourquoi il intègre son frère cadet, José Luis Carrau Pujol, à la Cave Sainte Rose.

Heureusement, ce n'était pas que du travail toute la journée, il y avait des moments pour se reposer, échanger avec des amis, profiter de la compagnie d'autres. C'est comme ça qu'un jour, Juan rencontre Maria Elena Bonomi et tombe amoureux, elle aussi, est séduite et partage son amour, ils se marient en 1948, après 6 ans de relation.

Francisco Carrau Bonomi, fils de Juan et Maria Elena, est né en 1961, c'est l'avant-dernier de huit enfants, quatre garçons et quatre filles.

Dans ces années de prospérité familiale et professionnelle, il

semblerait que une crise voudrait s'impose en disant : « On ne peut pas

grandir, sans moi !

En 1973, Juan et José Luis se séparent de la société qu'ils avaient formée avec M. Passadore et M. Mutio. Les différences d'idées sont incontournables dans une équipe de travail, mais si ces différences ne s'additionnent pas, elles divisent, alors la séparation c'est l'une des conséquences.

Pendant les années de prospérité de la Cave Sainte Rose, Juan avait projeté vers l'avenir, pour continuer à croître ils avaient construit au Brésil, la Cave qui avait reçu le nom de "Château Lacave", c'est celle-ci qu'ils choisissent lui et son frère, au moment de la rupture,M. Passadore et M. Mutio continueront à la cave Sainte Rose.

Le mot Château vient de France, terre réputée, mère de vins renommés, qui a su montrer aux autres son style d'élevage, mais je ne fais pas référence à l'utilisation du bois pour caresser le moût; sinon à la façon dont les vins étaient valorisés. Un style digne d'être imité, avec notre propre essence.

À cette époque, le frère aîné de Francisco Carrau, Juan Luis Carrau, obtient son diplôme en biologie, il se rendit au pays tropical pour travailler au Château Lacave. Qu'est-ce qu'il pourrait demander de mieux un biologiste que d'aller travailler dans un pays avec un écosystème aussi diversifié ? Juan Luis aime les différentes formes de vie. Il a la facilité d'interagir avec les différents univers de la nature, et dans son adolescence, il aimait, aussi, interagir avec Francisco. Au cours de cette période,il lui apprenait à construire des avions en bois, à compter les levures et à lui montrer les mystères de la biologie. Et dans ce lien de tendre affection, Juan Luis devint une référence pour Francisco.

La mère et le père de Francisco avaient beaucoup d'exigences dans leur travail. Maria Elena planifiait, organisait et mettait en mouvement les tâches domestiques. Juan qui était entrepreneur viticulteur s'intéressait aussi à l'univers des oiseaux, devenant ainsi aviculteur et fondateur d'autres entreprises.

Après avoir transité l'expérience au Brésil avec le Château Lacave; Juan regrettait le sol uruguayen, mais il aimait aussi la chaleur du Brésil. Donc, il a décidé de commencer une nouvelle étape dans l'histoire de sa production de vins. Avec l'aide de spécialistes californiens des sols, il a acheté des terres à Rivera, Santana do Livramento, Cerro Chapeu, des communes à la frontière entre l'Uruguay et le Brésil.

En 1975, il inaugure sa vendange en hommage à sa mère Catalina Pujol, et le vin connu sous le nom de Castel Pujol sort sur le marché.

Pendant ce temps, Francisco Carrau suit les traces de son frère aîné Juan Luis, et il commence à étudier la biologie. Les expériences de Francisco en micro-biologie sont amples, il connaît l'écosystème des champignons et l'habitat d'autres espèces comme les levures.

Les choix de Francisco sont guidés par les mains de sa famille. Les mains de sa mère quand il les voit entrer en action dans les tâches quotidiennes, les mains de son père quand il leur sert au déjeuner un verre de vin avec de l'eau; en accompagnant le geste par ces mots : "prenez ça.... C'est la chose la plus saine qui soit".

Des expériences qui traversent nos sens et qui s'écrivent dans notre mémoire, pour que nous puissions les évoquer quand nous en aurons besoin.

Au fur et à mesure qu'il grandissait, Francisco continuait à communier avec ce qu'il avait appris chez lui et avec d'autres maîtres en Uruguay. L'apprentissage permanent lui a permis de travailler sur des projets de recherche au niveau international.

En mars 1984, on diagnostique au père de Francisco, une maladie auto-immune qui attaque les articulations, appelée polyarthrite. En septembre de cette année-là, à l'âge de 60 ans, Juan meurt. Francisco raconte que la crise économique, qui a eu lieu en 1982, a pu précipiter la maladie de son père et le dénouement final.

Juan Carrau Pujol, était accompagné par son frère pour résoudre les difficultés économiques des multiples entreprises actives. Malgré tout, l'effondrement financier en Amérique Latine a paralysé de nombreux producteurs.

Juan était un homme qui a toujours regardé vers l'avenir, il était optimiste que les nouveaux défis devaient être relevés, pour générer des changements en faveur de notre évolution humaine. Maria Elena, éternelle compagne, mourut six ans plus tard, à l'âge de 60 ans.

Ses descendants, tous, ont hérité de la pulsion de vie pour continuer le développement de l'entreprise. La mort de Juan permit à ses fils de mettre en pratique ce qu'ils avaient appris et, en même temps, de faire leur propre chemin; où les certitudes et les problèmes allaient marquer un nouveau cours familial.

La crise économique est passée et a laissé la possibilité de provoquer des transformations. Chacun des frères, selon son rôle, apportait à l'entreprise familiale. Certains, de la présence plus active, d'autres; à distance. On apportait des idées transmises en paroles et au milieu du vacarme, le silence; pour trouver un juste équilibre.

Mais la stabilité permanente engendre-t-elle la croissance?

En 2016, le temps a marqué un autre changement et le conflit d'intérêts est apparu.

Et tous les frères, avec leurs bonnes raisons chacun, ont décidé de s'ouvrir de nouvelles voies.

Francisco Carrau en route vers le Nord, vers la Cave Cerro Chapeu et d'autres frères ont marché vers le Sud, où se trouve la Cave Sainte Rose. Nord et sud points cardinaux opposés, mais complémentaires.

Francisco a travaillé comme œnologue dans la cave jusqu'à l'âge de 50 ans. Au niveau professionnel, il avait consacré la moitié de sa vie à une de ses passions. Il dit que le métier de vigneron est l'un des métiers les plus difficiles. Il dit : "Pour faire des vins vous devez avoir un pourcentage de passion, vous devez vous soucier du vignoble, de l'élagage, cela demande un soin de plus constant, vous errez dans l'élagage et vous le découvrez longtemps après".

Actuellement, Francisco travaille sur des projets de recherche à la Faculté de Chimie, son autre passion.

À 17 ans, il rencontre Joyce, son épouse. Ils étaient tous les deux en cinquième année de lycée. À 24 ans, ils se marient dans l'espoir que le jour viendra où ils pourront partager leurs histoires de vie avec leurs enfants, Pia, Cecilia, Felipe et leurs deux petits-enfants.

Francisco se souvient de son enfance et de son adolescence la main dans les vignes, collant des étiquettes sur les bouteilles de vin. Il se rappelle, quand le père lui a laissé la charge du pigeonnier, et le sentiment de bonheur de surveiller les oisillons, de les nourrir, de leur apprendre à voler et à retourner dans leur nid. Juan fait plus que déléguer un pigeonnier, à travers ce geste, il dit à son fils qu'il lui faisait confiance. Et la confiance, permet à n'importe quelle espèce de oisillons, de sentir le bonheur.

Dans le café, au cours de la discussion, il mentionne le plaisir qu'il avait passé du temps avec ses cousins et ses grands-parents maternels, Luigi et Maria Elena, dans la maison située à Sauce. Les grands-parents, chacun a son tour, cherchent à rendre les après-midis joyeuses. Tandis que grand-père expliquait les différentes épices et plantes aromatiques qu'ils cultivaient, grand-mère dirigeait les jeux de société, où ils apprenaient à gagner, mais surtout à perdre, dans l'espoir d'une revanche qui pourrait donner de futures victoires.

La couleur et l'arôme du paprika rouge, fort antioxydant; donnait de la jeunesse à l'esprit de ses grands-parents, et aujourd'hui; une mémoire aromatique à Francisco qui le transporte dans un passé lointain, mais seulement à quelques pas du cœur.

Francisco, est reconnaissant pour les parents qu'il a eu, et pour les occasions que ses frères lui ont données afin qu'il puisse poursuivre ses passions. Il transmet à chaque occasion, la devise que Juan, son père, lui a expliquée. Pour donner des ordres aux autres, il faut le faire en expliquant le motif, de cette façon vous l'intégrez et le résultat final dépend de tous.