"Maintenant que je suis devenu père, je vois des tas de choses"Oenologue. Daniel Cis

03/04/2021

À Carmelo les vignobles sont aussi anciens que la religion catholique. En 1700 environ, les Jésuites arrivèrent à Carmelo, en provenance d'Espagne et de Misiones, en Argentine; pour communiquer la Parole de Dieu. Il semblait que pour accéder au salut de l'âme; il fallait prêcher trois saints vœux canoniques : obéissance, pauvreté, et chasteté.

Cela a dû être difficile pour le peuple catholique de communier avec la répression des instincts humains, car dans la construction de ce que nous sommes ; la religion dans une communauté est une pierre fondamentale. Et dans plusieurs expériences de notre vie, ce qui est diplomatiquement correct pour l'entourage, ne l'est pas, pour nous-mêmes.

Daniel Cis est né à Carmelo, Cologne, c'est le fils de Gladys et Julio. Daniel a hérité de la vocation de vigneron; avec le poids que peuvent avoir les héritages familiaux, il était prêt à conserver les traditions de ses parents.

Julio Cis, le père de Daniel, est le plus jeune de quatre frères. Sa vocation de mécanicien est restée inachevée, car il n'y a pas eu d'autre choix que de prendre les rênes de la Cave et la Ferme Villa Teresa de son père Rodolfo.

Rodolphe est décédé d'un infarctus aigu du myocarde à l'âge de 40 ans. Il est mort six mois après le décès de son fils aîné. D'après ce que raconte Daniel, c'est la tristesse qui a causé la mort de son grand-père.

À l'époque, c'était bien vu de cacher ses sentiments; pleurer, montrer de la colère, ou peut-être de la tristesse, était un symptôme et un signe de faiblesse. La fragilité nous rapproche de la perception de nous-mêmes et peut-être, à ce moment culturel et social, entrer en contact avec les différents états d'âme que le corps expérimente, était un signe de faiblesse.

Les frères de Julio Cis, avaient déjà leurs chemins professionnels construits et Julio, devait suivre cette voie.

Sans avoir un grand coup de cœur au premier abord pour le métier de son père Rodolfo, peu à peu la vigne avec ses arômes et saveurs l'a rendu amoureux, ces expériences ont été si intenses; qui ont réveillé la passion de Daniel pour le vignoble. Daniel décrit Gladys, sa mère, et Julio, son père, comme des très grands travailleurs; intensément impliqués dans les tâches de la vigne, allant même parfois jusqu'à disparaître et faire partie du vignoble. Julio dut écouter des experts en œnologie pour pouvoir devenir lui-même, une personne qualifiée et habile dans ses propres vignes.

Gladys, une femme émancipée, elle assume en même temps la vie domestique et la comptabilité du vignoble. Administratrice des ressources matérielles et aussi émotionnelles, elle soutenait Daniel dans les fluctuations qu'il ressentait quand Julio ne montrait pas la tendresse qu'il avait pour ses enfants.

Daniel, raconte que son père aime recevoir des câlins de ses enfants et aussi de ses petits-enfants, mais il a du mal à exprimer ce qu'il ressent.

Il explique que pendant l'enfance de son père, il fallait demander la permission pour parler, vouvoyer ses parents et pleurer en silence, presque sans être vu. Mais les émotions ne demandent pas la permission. Notre système sensible est prêt à recevoir des stimulations, à les transformer et à générer une réponse. Grâce à cette puissante capacité que nous avons, nous pouvons voir ; sentir, goûter, toucher et écouter. Mais nous avons eu du mal à nous voir, nous sentir, nous toucher, nous goûter et nous écouter.

Les dimanches, Daniel ne pouvait pas leur montrer ses performances et ses exploits avec un ballon de football; ses parents devaient aller à la messe du dimanche.

Gladys et Julio sont fortement responsables des obligations auxquelles ils croient et a celles qu'ils ressentent, la fragilité que Daniel souligne de ses parents dans son enfance, est aussi le visage de la force. Dualité irremplaçable, pour qu'il décide de devenir œnologue.

Après avoir terminé le lycée, il est allé à Las Piedras pour réaliser la Technicature en œnologie. Avec son titre en main, il voyage dans le Sud de la France pour vivre et voir d'autres réalités. Toujours avec le désir de revenir et de réaliser son rêve : travailler à la cave Irurtia. Et au retour, il a réalisé son rêve.

"Je voyais les vignobles précieux de Dante Irurtia à Carmelo", ce que voyait Daniel à Carmelo, était un endroit précieux pour continuer près de ses parents, mais à la fois, pour se séparer et rencontrer de nouveaux maîtres.

Daniel dit que ses parents l'ont élèvé à leur manière, "avec la vieille méthode", à prendre soin de lui-même et à se protéger, pour que quand il deviendrait adulte, il prenne soin de son enfant intérieur.

Tout ce processus de séparation n'est pas simple; car en tant que parents, nous entrons en contradiction.

Dante Irurtia et Julio Cis avaient un lien d'amitié, de ceux semblables à la fraternité, et en tant que tel, quand Daniel est parti travailler avec Dante, a réveillé en Juilo une certaine rivalité fraternelle.

Jalousie authentique et nécessaire dans le cadre du processus de laisser aller et de se sentir fier du courage de son fils.

Mais les contradictions, ne sont pas d'un seul côté, pour Daniel aussi a été un défi d'ouvrir des portes. Sa timidité de l'enfance, a été sauvée par la rébellion de l'adolescence.

Sa sœur Teresa, 10 ans plus âgée, a montré à Daniel que l'adolescence est le meilleur moment pour la révolution. Il fallait profiter de la mutinerie hormonale pour acheter nos désirs. Teresa à vélo pédalait pour devenir une enseignante qualifiée. Sans le savoir elle exerçait déjà et enseignait à son frère Daniel, qu'il faut aller chercher ce qui est déjà en nous, et qui a besoin de nous pour le projeter à l'extérieur.

Daniel, il a pris la responsabilité de travailler à la cave Irurtia. Il était responsable des vendanges et des 300 collaborateurs. Les journées dans la vigne, étaient longues et épuisantes, les frictions entre Daniel et l'équipe de travail, lui ont permis d'acquérir et d'apprendre de nouvelles compétences pour établir des relations. Par exemple : Être patient.

La patience de Daniel est une vertu qu'il a connue avant sa naissance. Gladys, sa mère, enceinte de 3 mois; a perdu les eaux et a dû faire un repos absolu pendant le reste de sa grossesse. La patience de Gladys fut immense, non seulement pour le repos; mais parce qu'elle a dû suporter les remarques de ses proches, des êtres chers, qui prédisaient une fin tragique pour la vie de Daniel. Il est né avant terme, il a décidé de finir dehors ce qui n'a pas pu être accompli dedans.

Daniel est marié à Ana Laura, son premier rendez-vous était il y a 15 ans au cimetière, lieu du repos , comme on l'appelle chez nous.

"Lieu du repos" parce que dans le temps, dans la croyance chrétienne, les personnes sans vie dormaient jusqu'à la résurrection. Entre Daniel et Ana Laura il n'y aurait pas eu de meilleur point de rencontre, car à partir de là, les deux renaissent pour assumer un nouveau rôle et se choisissent pour parcourir ensemble la voie de chacun.

Daniel décrit Ana Laura comme une femme bien-dans-sa-peau, forte et mature. Il donne l'impression que pour devenir sain, fort et mûr, il faut transformer les vœux canoniques dont on en a hérité. Transformer exige d'accepter la fragilité de l'essence humaine et de la rendre consciente.

Le problème n'est pas de désobéir, la difficulté est de ne pas accepter la rébellion; le chaos intérieur doit nous traverser pour que nous puissions nous reconnaître en tant qu'humains et, depuis cet endroit, nous sentir devenir dieux.

Francesco, leur fils, a couru en voiture à travers l'univers et a gagné la course pour pouvoir choisir ses parents. Daniel et Ana Laura, heureux du trajet qu'il a parcouru, lui ont donné le nom Francesco.

Ce nom fait honneur à Francesco Bernoulli, la voiture du film de Cars2 qui à travers l'animation en images, a réussi à stimuler les fibres optiques de Daniel et Ana Laura qui, connectées au cœur, a stimulé l'idée et le désir du nom Francesco.

"Fran a une âme très spéciale, très brillante, qui soulève à n'importe qui", dit Daniel à propos de son fils. Je suis sûr que c'est vrai, je ne connais pas Francesco, mais quand Daniel parle de lui, il se redresse pour exprimer ce qu'il ressent pour son fils, ouvre ses yeux et sourit à travers eux. Daniel, qui adore ce nouveau rôle de père, participe à toutes les activités de Francesco, et fait partie de la commission de promotion de l'école, "je veux être proche de lui".

Pour être proches de ce que nous aimons, avant ; nous devons nous approcher et nous aimer nous-mêmes, comme nous sommes, avec ce que nous ressentons, en acceptant les bribes et les fragilités que nous avons.

Daniel travaille depuis 2015 à la Cave Campotinto. En même temps, il a travaillé pour plusieurs caves reconnues. "Si je devais choisir à nouveau, je choisirais ceci à nouveau, ce sont des emplois très variés qui me permettent d'être près de ma maison".

Aujourd'hui, il continue à soutenir ses parents à la actuellement appelée Bodega Cis; où travaillent aussi ses frères Julio et Rodolphe.

"Il n'y avait rien de trop à la maison, mes parents faisaient des pieds et des mains pour avoir les choses, ils assuraient les billets pour Las Piedras, les loyers, je suis super reconnaissant, et tant que je peux, je ne veux pas qu'ils manquent de quoi que ce soit".

La passion dans cette histoire s'est construite, ce n'était pas spontané chez le père de Daniel quand il a dû s'occuper du vignoble. Il a appris à construire l'amour pour la vigne, en obéissant aux règles et en lâchant des intérêts personnels. L'oblation consciente, c'est la passion que Daniel a vu chez ses parents et qu' aujourd'hui il vénère en actes et en paroles. Les Jésuites avaient raison d'accéder à la divinité; il faut transiter l'essence humaine.