"La chance de se tromper". Oenologue.Valeria Chiola

02/03/2021


Quand nous avons fait l'interview, ça faisait trois jours que Valeria Chiola venait de tourner la page de ses 34 ans pour accepter de prendre une année de plus, le passé est devenu un présent que nous allons raconter.

Dans cette histoire, ceux qui se trompent comprennent que l'erreur; c'est une nouvelle opportunité pour désapprendre et de recommencer. Après avoir terminé ses premières études en œnologie, Valéria obtient une bourse pour une maîtrise en microbiologie du vin en Italie.

Pour avoir droit à cette bourse il fallait remplir certaines conditions :être à l'université et être issu d'une famille d'immigrants italiens. La deuxième condition est remplie, du CH au A, et la première c'est le destin qui s'en est chargé. Les diplômes universitaires dans cette branche n'ont pas encore été autorisés par l'Université de la République, mais cela n'a pas empêché Valeria de se rendre en Italie, et de terminer le troisième cycle. Quand ils se sont aperçus, Valeria était sur le point de terminer le cours de microbiologie. 

Sans diplôme universitaire ,elle a obtenu son diplôme personnel, continuer à apprendre, à travailler; et à enrichir de son savoir la cave Chiola. 

La Cave Chiola est née en 1929 dans la ville de Pando. Adolfo Chiola, arrière-grand-père de Valeria, immigrant du Piémont, Italie, s'est abrité des guerres en terre uruguayenne pour accomplir sa mission: faire savoir au nouveau monde que dans sa maison du Piémont il avait une parcelle de vigne. Une tradition qui l'unit à son passé et qui fait un pont sur son avenir. Car Pando, c'était l'endroit idéal, il communiquait avec la capitale et avec les autres départements.

 Sa mission avait commencé, et Pando permettait à Adolfo de s'exprimer à travers ses terres. La parcelle grandit jusqu'à devenir plusieurs hectares et se transforme dans la Cave Chiola. Nélson, grand-père de Valeria, poursuivit le désir d'Adolfo; son père. Avec l'aide de sa femme María, ils ont transmis à leurs enfants Nélson et José Luis le défi de garder ce que leur arrière-grand-père avait apporté dans ses valises, mais plus encore, dans son cœur. Construire, ce qui se détruisait dans sa patrie. 

Depuis l'enfance, Nélson et José Luis, tous les deux avaient compris leur devoir. Cependant, avec le temps, le défi s'est transformé; parce qu'ils ont mûri et dans ce processus de croissance, certaines idées ont expiré et d'autres sont restés pérennes. Valeria, en Italie, en plus d'avoir d'excellentes qualifications et de participer à un projet de recherche; la maîtrise lui a permis de rencontrer sa propre histoire et une partie de ses origines, qui lui ont donné la possibilité de connaître l'amour pour la vigne. Valeria dit : "l'année 2007 a été très intense, elle m'a donné envie de chercher où vivaient les parents de mon grand-père, qu'est-ce qui c' est passé avec eux?; pourquoi sont- ils venus? J'ai parcouru tous les villages, et dans chaque village j'ai vu un Chiola tombé à la guerre. J'ai parlé à beaucoup de gens, j'ai rencontré de la famille; ils m'ont raconté mille histoires ainsi j'ai découvert une partie de la mienne". 

Chercher les autres, c'est le reflet de notre propre recherche intérieure, et ceux qui sont tombés dans des guerres perdues, se lèvent à travers ceux qui sont là aujourd'hui pour affronter de nouvelles batailles. Elle savait que de nouvelles croisades allaient arriver. À son retour d'Italie, elle emmène avec elle l'expérience qu'elle cherchait; commencer à laisser sa propre empreinte dans la cave familiale, et cela impliquait sortir du chemin tracé par d'autres avant elle. La bataille a commencé, le conflit était avec sa propre voix intérieure; d'une part faire partie de l'équipe déjà formée, et d'autre part tout recommencer. Nélson et José Luis, ont fermé la Cave en 2014 pour un simple sentiment; le moment est venu de faire place à d'autres intérêts personnels. Son père et son oncle étaient curieux de connaître et d'apprendre la diversité que le monde offre; et la Cave Chiola avait remplit sa mission. La fermeture de la Cave a fait grandir en Valeria le désir de poursuivre l'héritage d'une passion qui avait traversé l'océan Atlantique, et loin de faire naufrage, avant de fermer la Cave, Valeria a pris le gouvernail de son propre destin. 

Elle est allée en Californie à plusieurs reprises,elle a travaillé à la Cave Alto de la Ballena à Maldonado, elle a enseigné au musée du vin et à la chambre de commerce de Pando. Et en même temps, elle a accompagné son père dans le dernier cycle de la Cave familiale. Quand on aime ce qu'on fait, le temps nous donne des heures, des mois, des années pour le faire. Valeria est reconnue pour son attitude constante et son engagement envers chaque tâche de son travail, pour être attentionnée avec  les personnes avec qui elle partageait de longues journées; et pour disposer d'une juste distance avec son prochain, synonyme de respect. 

L'enfance de Valeria commence très tôt, dans la matinée, en récoltant des raisins à la saison de vendanges, pour ensuite, dans l'après-midi, plonger et se reposer dans les bassins à vin. Ses mémoires entrent en contact avec le moût, pour extraire des souvenirs qui sont mis en bouteille et déversés dans la jouissance de la rencontre avec d'autres; avec elle-même et lors des choix qui viendront. Et un jour comme les autres, qui se transforme ensuite en un jour pas n'importe lequel, mais le jour qui marque un avant et un après dans sa vie , Valeria reçoit l'appel d'un certain Pacha. Valeria savait que M.Eduardo Canton (Pacha) pouvait l'appeler; ami argentin de Mme Paula Pivel, propriétaire de Bodega Alto de la Ballena. Pacha a dit à Paula qu'elle voulait construire une cave à Carmelo et Paula lui a donné le téléphone de Valeria. Quand il communique par téléphone avec Valeria, il lui dit : "Salut! Valeria? Je suis Pacha, je t'appelle parce que je veux faire une cave à vin à Carmelo, tu me donnes un coup de main ? Viens mercredi pour en parler un peu plus. Valeria lui répond : "Tu veux que je t'envoie mon CV avant d'y aller ? Non, répond Pacha : "Ce que Paula m'a dit de toi me suffit; rencontrons-nous". 

Silence.

La simplicité est ainsi, très complexe à penser et facile à sentir. Facile à comprendre, Valeria ne comprenait rien; mais elle ressentait beaucoup. Peur, nervosité, méfiance et joie, chacune de ces émotions envahie par les autres. Mais les émotions s'ordonnent quand elles sont soutenues. Parler soutien et s'écouter aussi. Valeria, elle avait beaucoup de doutes, et elle ne se sentait pas très rassurée d'aller à Carmelo pour rencontrer Pacha; dans la discussion avec lui il n'y avait pas eu les formalités de convenance d' un entretien d'embauche traditionnel. Peut-être que pour Pacha, le protocole est de suivre ce que vous croyez et ressentez. Il n'a pas été nécessaire de mettre en place un programme d'études, qui se composerait d'un entretien de mots successifs et réguliers, escorté par le mérite; carrière et prix. Pour Pacha, les paroles ne sont pas emportées par le vent; Paula lui avait fait part de l'importance du passage de Valeria dans sa cave. Il a pu deviner dans le dialogue avec Paula, que beaucoup d'entre nous pouvons faire une tâche, mais la différence est dans la maturité émotionnelle de comment on la fait. 

Ce mercredi de l'année 2009, Valeria l'attendait à Carmelo. L'administration du restaurant lui a informé que Pacha était en retard, il venait de Buenos Aires. Quand ils se sont rencontrés, Valeria avait 25 ans et Pacha, une casquette qui ne protégeait pas son visage, il voulait observer avec attention le regard de Valeria quand il lui parlait de sa proposition. "Je ne suis pas vigneron, le vin je ne fais que le boire. J'aime investir dans les affaires immobilières. Il y avait une cave ici, et pour que les gens la connaissent, je veux que cet endroit grandisse. Tout ce que je te demande, c'est de faire un bon vin, j'achète tout ce dont tu as besoin pour la cave, quand pourras-tu commencer ?"

Les doutes de Valeria, loin de décanter, se mêlent à de nouvelles émotions. L'illusion de pouvoir réaliser un de ses plus cher désirs : avoir l'opportunité de réaliser son propre rêve, faire du bon vin. Mais Carmel n'est pas à Pando, un autre endroit où habitait le désir de faire un bon vin. La réalité peut devenir magique, mais la fantaisie ne peut pas toujours être réalisée. Nos fantaisies, souvent, cohabitent; elles sont réelles dans cette dimension. Le désir de faire des vins savoureux à deux endroits différents en même temps; coexiste dans sa fantaisie. À Pando, il y avait la cave familiale; sa maison, qu'elle avait construite et un vignoble de quelques hectares où elle voyait son avenir. Défaire est facile, construire non. Quand on défait on connaît déjà le résultat.

Recommencer à zéro, nécessite de suivre une idée sans connaître le bout du chemin; c'est suivre l'instinct, sans certitude du résultat. Les études en œnologie ont enseigné à Valeria qu'on ne peut pas prédire, parfois, l'évolution d'un vin, mais, si nous respectons le processus, le vin remercie le soin qu'il a reçu. Cet enseignement, elle l'a utilisé comme ressource pour donner un sens à ses doutes quand elle a pris la décision de partir pour Carmelo. De retour chez elle,à Pando, l'insécurité due aux nouveaux changements qui se profilaient s'est dissipée en parlant à ses parents qui ont salué sa décision.

Ils se sont également félicités des leurs décisions en tant que parents; elles étaient bonnes, même si parfois ils se sont trompés. Éduquer pour que les enfants soient libres; n'est pas chose facile. Alicia, la mère de Valeria, a été éduquée dans l'obéissance aux ordres familles; et hors du jugement à ses parents, qui eux aussi, ont été formés dans l'esprit de soumission aux règles. Mais quelqu'un a dû enfreindre ces règles, pour en faire ses propres règles. À 24 ans, Alice rencontre Nélson et se marie. Celle-ci est une des histoires, que d'épouser la personne que vous aimez c'est se amarrer à la vie, s'affairer à soi-même et s'unir pour rechercher la liberté, chaque jour, avec quelqu'un qui ose essayer la même chose. Dans ce projet en commun, Nelson conscient du patriarcat qui traversait les familles; Il a aidé la mère de Valeria à étudier et travailler. Et les deux, ils se sont efforcés de faire en sorte que l'éducation de Valeria, Martin et Maurice soit différente et juste. Différentes, parce que la singularité de chacun leur est propre, ils ne sont pas pareils. 

Alors que la mère de Valeria travaillait à la banque, le père travaillait au vignoble. Valeria, elle aidait sa grand-mère Maria à cuisiner pour les employés de la cave. Avant la fin du travail, la journée l'emmenait courir dans le vignoble. Les pressoirs à vin, attendaient la visite des rires complices de Valeria, ses frères et ses cousins. Après que chacun d'entre eux claquait la porte en bois et tissu de la maison , ce vacarme qui indiquait le début de l'amusement. La saison des vendanges était la plus amusante. Comme par magie, le vignoble se remplissait de gens et la routine changeait. 

L'action commençait dans la maison de la grand-mère, et les casse-croûte avec la charcuterie de Leonesa étaient un grand classique que tout le monde attendait. Il les livrait à six heures du soir, à cette heure-ci, depuis déjà un moment la faim criait; mais l'amour que grand-mère consacrait à chaque collation, réduisait au silence tout appétit féroce qui survolait. "Si je pense à mon enfance, avant les souvenirs visuels me viennent deux arômes, et un son inoubliable : l'odeur de fermentation, qui envahit ma maison collée à la cave; l'odeur à cire sur les vêtements de mon père, quand il rentrait à la maison. Ainsi que le bruit d'une bombe à piston, qui me réveillait le matin et était aussi là quand j'allais me coucher". Ce bruit loin d'être ennuyeux; donne du rythme et de la joie aux pensées créées dans son enfance, et qui restent présentes, pour lui rappeler qui elle est. Il leur était interdit d'entrer dans la cave, sans le regard d'un adulte, mais ils le faisaient quand même. À l'entrée, il y avait une rampe, où ils jouaient aux courses en montant et en descendant plusieurs fois; les gagnants et les perdants aussi, recevaient comme prix le droit d'ouvrir les robinets où le vin sortait. Valeria et son frère Martin fêtaient ensemble leurs victoires.

Quand Valeria raconte ce souvenir un sourire inévitable renaît; en expérimentant encore une fois l'encre noire qui sortait du robinet et les moustaches violettes qu'il laissait chez Martin. La complicité de son père rendait cette drôlerie encore plus amusante. Le jeu dans l'enfance, nous transporte vers une autre planète; où nos désirs deviennent réalité.

Les enfants savent que le jeu a un début et une fin; mais le pouvoir et la magie n'ont pas de fin. Nous avons le pouvoir et la magie de jouer, quand nous sommes adultes; À ce stade, le jeu nous permet de transformer beaucoup de nos fantaisies en réalité. Grâce aux enseignements ludiques que son père partageait avec sa fille dans la cave; Valeria a transformé le jeu en travail. Et le 23 décembre, Valeria est descendue du bus avec son sac à dos; elle a traversé la route des 33 Orientaux et a commencé à conduir ses rêves d'enfance. Dans la cave, il y avait l'œnologue Valeria Chiola et la vendange à venir; il ne manquait que tout le reste : un laboratoire, une broyeuse, une presse, du matériel frigorifique et Pacha; qui n'avait pas d'engagement de travail. Recommencer à zéro, requiert toute notre énergie vitale; qui se transforme et nous renouvelle à chaque accomplissement où nous voyons notre volonté engagée. 

Les vendanges de 2010 ont été un défi pour Veleria, elle avait alors la possibilité de vinifier avec la coopération d'autres caves amies, mais Valeria choisit de relever le défi de le faire seule. C'était une compétition avec son moi profond, essayer de dépasser ses propres décisions, en définitive; elle avait choisi ce duel. Les batailles internes, qui stimulent la croissance , donnent toujours des résultats en notre faveur. Valeria, l'équipe qui l'accompagnait et Pacha, au loin, ont gagné ce duel. Les vendanges de l'année 2010 se sont soldées par 20000 bouteilles de la Cave Narbona.

Il n'y avait pas de doutes, Carmelo était le destin de Valeria. Et ce destin qu'elle a choisi lui a appris que les choses n'arrivent pas par hasard. Elles arrivent par les sentiments que nous gardons et ceux que nous décidons d' abandonner. Parfois, nous avons le sentiment que le temps est une variable statique; jour et nuit se succèdent et c'est vrai; il y a des jours et des nuits toutes les 24 heures. Sans le vouloir, nous pouvons nous confondre et nous identifier avec les heures; nous croyons que nous sommes invariables, éternels, jour et nuit, mais nous ne le sommes pas. Lorsque cela se produit, nous nous perdons dans le temps. Mais il faut se perdre, chaque fois qu'il le faut; parce que c'est là que nous nous retrouvons. Et aujourd'hui, les heures avec leur jour et leur nuit, créent de nouvelles histoires à raconter.

Don Juan de Narbona, était un immigrant espagnol; de la communauté d'Aragon. Il est arrivé à Carmelo vers 1700. C'était un conquérant, à la recherche de nouveaux trésors a construit l'Estancia Narbona afin de fournir à Buenos Aires de la pierre calcaire pour différentes œuvres. Non seulement il a apporté des esclaves, mais aussi plusieurs souches de vigne, un noble patrimoine culturel de son pays. Avec ses ombres et ses lumières, Don Juan a produit du vin pour sa propre consommation; après sa mort, sa fille a décidé que ça serait le temps qui déterminerait le sort des réalisations de son père. En 1990, Pacha adopte le patrimoine abandonné; protège les installations et donne l'identité de la cave sous le nom de Narbona.

La terre de Narbona, apprécie les soins que Valeria, Pacha et le personnel lui rendent jour après jour. Aujourd'hui, le plus grand travail de Valeria est de continuer à jouer avec sa profession et de trouver un équilibre entre l'imagination et la réalité. Une réalité où Humberto, son compagnon; l'accompagne et un monde de fantaisie et de magie où Leon et Alfonsina, leurs enfants, réalisent leurs rêves.